Consommation du tabac et du cannabis :
repercussions buccodentaires
Tobacco and marijuana consumption
Oral and dental
disorders
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Auteurs : K.
EL HARTI : Spécialiste en odontologie chirurgicale (C.C.T.D) E.H.
BAYI : Résident en odontologie chirurgicale S.
CHBICHEB : Professeur assistante en odontologie chirurgicale W.
EL WADY : Professeur de l’enseignement supérieur et Chef de
service d’odontologie chirurgicale Faculté
de médecine dentaire de Rabat. Université
Mohammed V Suissi |
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Résumé : La
toxicomanie est une habitude morbide d’absorber des drogues, des substances
toxiques qui provoquent un état de dépendance physique ou psychique. L’usage
régulier de ces drogues toxicomanogènes entraîne une détérioration physique et/ou
mentale progressive, des complications infectieuses ainsi que des pathologies
buccodentaires certaines. Cet
article se limitera à étudier les effets du tabac (drogue licite) et du
cannabis (drogue illicite) sur l’organisme et en particulier les répercussions
buccodentaires. Mots-clés : Odontologie, toxicomanie, tabac,
cannabis |
La consommation excessive de
tabac (soit une consommation égale ou supérieure à 10 cigarettes/j) est un
facteur de risque indéniable en odontologie. Un consensus reste toutefois
difficile à trouver quant aux processus pathogéniques précis qui font du tabac
un facteur d’affaiblissement de la défense et de la capacité de réparation du
parodonte.
Les toxicomanes développent un
certain nombre de pathologies, générales et buccales, qu’il est important de
rappeler, afin d’instaurer un climat favorable au déroulement des soins, sans
risque pour le malade. Tous les grands systèmes peuvent être touchés :
cardiaque, hépatique, rénal, pulmonaire, nerveux…
Les pathologies
buccodentaires résultent de modifications et d’altérations des éléments
constituant la cavité buccale. Elles sont également le reflet de l’état de
santé du malade.
Effets de
l’intoxication tabagique sur les tissus buccaux
La toxicologie du tabac est
relativement bien connue au niveau de ses conséquences pathologiques générales
: bronchopneumopathies,
dépendance neurologique, maladies
cardiovasculaires, cancers.
Cette toxicité est directement dépendante de la nature des substances chimiques
produites par la combustion du tabac.
La fumée de cigarette
consiste en un mélange de gaz de combustion et de particules. La phase gazeuse
est constituée essentiellement par le thiocyanate et
le monoxyde de carbone. La fumée étant acide, elle n’est presque pas absorbée
par la muqueuse buccale. La phase solide est essentiellement constituée par la
nicotine, base faible et peu ionisée, facilement absorbée par les muqueuses
buccales et en 2 heures, elle est métabolisée en un certain nombre de
métabolites dont le plus important est la cotinine, une substance cytotoxique et vasoconstrictrice. (1, 2)
Localisation
des récepteurs nicotiniques en dehors du système neuromusculaire
Le système neuromusculaire
présente une affinité particulière pour la nicotine. Mais des récepteurs
nicotiniques sont aussi présents dans de nombreux autres tissus, en particulier
les épithélia (3). Dans le sang, les récepteurs sont
présents dans les leucocytes, les lymphocytes, les granulocytes, les
macrophages et dans l’endothélium vasculaire. Enfin, la nicotine est
cytotoxique pour la synthèse de collagène de type I par les fibroblastes. Cette
polyvalence d’affinité de la nicotine pour divers tissus permet d’appréhender
le tableau clinique multiforme qui se constate souvent chez les fumeurs. Ainsi,
Molloy et coll. 2004 ont montré qu’il existait une
corrélation fort significative entre le tabac, l’état général et la perte des
dents. (7)
Effets
du tabac sur la cavité buccale
Les effets cliniques du tabac
sur la cavité buccale sont bien connus depuis longtemps. Citons brièvement : lésions muqueuses, colorations dentaires, halitose, retard significatif de cicatrisation.
Depuis les travaux de Tobey et coll., en 1988, on sait que le tabac altère la
barrière buccale et ses fonctions de transport électrolytique (8). Ce qui rend
la muqueuse buccale particulièrement perméable à la nicotine, et en particulier
à la jonction épithélioconjonctivale. Les dérivés
nicotiniques vont alors provoquer :
-
des
modifications du flux sanguin dans le sens d’une vasoconstriction ;
-
des
altérations du métabolisme des fibroblastes par réduction de la fibronectine et augmentation de la synthèse de collagénase;
-
une
perte osseuse par augmentation de la libération de l’interleukine IL-1ß, un des
facteurs impliqués dans la résorption osseuse ;
-
une
altération du chimiotactisme leucocytaire, une diminution de la prolifération
des lymphocytes T et des anticorps IgG2 ;
-
une
augmentation de la température et une modification du pH buccal, facteurs qui
favorisent grandement un déséquilibre de l’écosystème buccal dans le sens d’une
sélection de bactéries pathogènes. (4, 6)
En
bref, on peut considérer que la nicotine a une action hautement perturbatrice
sur le déroulement normal des processus inflammatoires et cicatriciels de la
cavité buccale.
Répercussions de la
consommation de cannabis
Le cannabis est le nom latin du chanvre, utilisé par abus de langage
pour désigner le chanvre indien (Cannabis sativa).
Il est aussi connu (en tant que stupéfiant) sous le nom de marijuana ou, pour sa résine, sous le
nom de haschich. C'est une
plante psychotrope dont le principal principe actif est le delta-9 tétrahydrocannabinol, ou THC. La fibre
résistante du cannabis porte le nom de chanvre et trouve de nombreuses
applications, y compris la fabrication de vêtements, de corde et de papier. (5)
L'herbe sauvage de cannabis
contient habituellement entre 0,5 et 5 % de THC dans les parties
sommitales femelles à maturité. La sélection variétale et l'évolution des
techniques de culture ont produit des variétés titrant jusqu'à 25 % de
THC. La teneur en THC est aussi affectée par le sexe de la plante : la
plante femelle produit des fleurs contenant plus de THC que son homologue mâle
(5).
Effets
du cannabis sur l’organisme
Le cannabis est une substance
psychoactive ou psychotrope, c'est-à-dire qu'elle
affecte l'esprit et la volonté. Selon le mode de prise, les effets commencent à
apparaître à partir de 10 à 20 secondes après l'inhalation, d'une demi-heure à
plusieurs heures après l'ingestion. Physiologiquement, le THC se fixe dans les
tissus graisseux et a une demi-vie de trois à quatre
jours (5).
Les effets recherchés sont un
sentiment de douceur, de calme intérieur et de bien-être, une tendance à rire,
une prise de recul sur l'environnement. Cependant, ces effets peuvent aussi
traduire un mal-être psychique, parfois insoupçonné, et se transformer en
paranoïa, crises d'angoisse, nausées, sentiment d'oppression, particulièrement
si le cannabis est utilisé en combinaison avec l'alcool.
Des doses plus fortes peuvent
induire une augmentation de la perception auditive et visuelle, peuvant engendrer des hallucinations et conduire jusqu'au bad trip (5).
À court terme, les yeux sont
rougis, la bouche est sèche, les battements cardiaques accélèrent, un fréquent
sentiment de « fringale » apparaît et des pertes de la mémoire à
court terme sont usuels. Il est maintenant scientifiquement prouvé que les
troubles de la mémoire disparaissent quelque temps après l'arrêt de la consommation.
À moyen terme, s'installent
parfois démotivation, sous-estime de soi, intempérance, voire dépression et
tendances suicidaires. Une faible dépendance physique existe et des cas de
dépendance psychologique ont été constatés.
À long terme, on cite des
affections durables des voies respiratoires - cancer du poumon, de la gorge, de
la langue - problèmes liés aux produits de coupe présents dans la résine et au
principe d'inhalation de fumée - suie, cendre - et sa température élevée à son
entrée dans les voies respiratoires. Il est aussi question d'une baisse de la
fécondité chez l'homme et les effets du cannabis sur le fœtus sont à peu près
équivalents à ceux du tabagisme : bébé de petit poids, naissance avant
terme.
Aucune surdose due au
cannabis n'a été enregistrée en deux millénaires d'histoire médicale et c'est
ce qui contribue le plus à sa réputation de « drogue douce ». La dose
létale estimée du cannabis est de 20 000 à 40 000 fois le niveau
d'une dose normale. En comparaison, les médicaments les plus prescrits ont une
dose létale autour de 10 fois la dose normale. (3)
Pathologies
buccodentaires liées à la consommation de tabac et de cannabis (3, 5)
Ces substances ont des
conséquences sur la fonction salivaire tant au niveau du flux que du pH qui
devient acide ou de la qualité de la salive qui devient épaisse, collante,
blanchâtre. Ceci, associé à une mauvaise hygiène, est à l’origine de toute la
pathologie buccodentaire (fig.1, 6).
En effet, Chez la grande majorité des toxicomanes, un nombre très élevé de
lésions carieuses (fig.2) ainsi que des
problèmes parodontaux sévères sont remarqués.
Pour ces mêmes raisons, sont
également fréquemment rencontrées des candidoses : perlèche, glossite
losangique médiane, langue noire villeuse ou langue chevelue (fig.3, 4, 5).
D’autre part, il existe
d’autres manifestations locales liées à la prise de tabac et de cannabis, telles
que :
-
les
chéilites, les kératoses ou les leucoplasies (fig.7, 8, 9) ;
-
la
mélanose du tabagique (fig.6) ;
-
l’ouranite tabagique ;
-
les
aphtes ;
-
les
tumeurs malignes : carcinomes épidermoïdes…
Compte tenu de la
perturbation des fonctions générales et orales, la conduite à tenir face à ces
patients présente certaines spécificités. En effet, un interrogatoire doit
préciser les substances absorbées, leur quantité et surtout le moment et le
mode de prise et en particulier de la dernière prise. Les séances doivent être
courtes et si possible programmées à distance de la prise des toxiques (5).
Concernant la prise en charge
de ces patients, il a été remarqué une efficacité diminuée de l’anesthésie
locale ou locorégionale. Cette baisse semble être minorée par une bonne
préparation psychologique et par l’augmentation des doses injectées. La
molécule de choix semble être l’articaïne, sans
vasoconstricteurs. En cas de consommation de cannabis, la réalisation de
l’anesthésie doit respecter un délai d’une semaine si l’on prévoit
l’utilisation de vasoconstricteurs. Enfin, une vigilance particulière doit être
accordée aux risques infectieux postopératoires (3, 5).
Conclusion
Il est important de préciser
que la prise en charge buccodentaire doit, dès que possible, s’inscrire au sein
d’une prise en charge globale dans l’intérêt du patient comme dans celui du praticien.
En effet, le toxicomane peut présenter des désordres nutritionnels et
immunologiques importants. En outre, les pathologies buccodentaires non
seulement résultent de modifications et d’altérations des éléments constituant
la cavité buccale, mais sont aussi le reflet de l’état de santé du malade. Ce
qui confère à l’odontologiste une place importante dans le dépistage et le
traitement de ces lésions.
BIBLIOGRAPHIE :
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BERGSTRÖM J. Oral hygiene compliance and gingivitis
expression in cigarette smokers. Scand
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parodonte. Mécanismes pathogéniques et difficultés thérapeutiques. Inf Dent 1998;80:3163-3186.
3. BRUNEL G, SAUVEUR G ET WIERZBA CB.
Pathologies générales et buccodentaires chez le toxicomane. Rev
Odont Stomat 1994;23(6):462-475.
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patient tabagique. Inf Dent 2004;86:81-83.
5. HUBERT-GROSSIN K, GEORGE Y, LABOUX O.
Toxicomanie illicite : manifestations buccodentaires et prise en charge odontologique. Rev Odont Stomat 2003;32:119-134.
6. KAROUSSIS IK, SALVI GE, HEITZ-MAYFIELD
LJ, BRÄGGER U, HAMMERLE CH, BROCHUT P. Tabagisme et parodonte. Inf Dent 1998;80:2199-2214.
7.
MOLLOY J,WOLFF LF,
LOPEZ-GUZMAN A, HODGES JS. The association of periodontal disease parameters
with systemic medical conditions and tobacco use. J Clin Periodontol 2004;31:625-632.
8.
TOBEY NA, SCHREINER VJ,
9.
ZAMBON JJ, GROSSI SG, MACHTEI EE, HO AW, DUNFORD R,
GENCO RJ. Cigarette smoking increases the risk for subgingival
infection with periodontal pathogens. J
Periodontol 1996;67:1050-4.
ICONOGRAPHIE
Fig.1 : Mauvaise
hygiène buccodentaire et important édentement chez un
fumeur de tabac et de cannabis.
Fig.2 : Caries
cervicales généralisées caractéristiques du patient tabagique.
Fig.3 : Langue
noire chevelue : langue candidosique
Fig.4 et 5 : Candidoses linguales dues à la
prolifération du Candida albicans, favorisée par la consommation
de tabac et de cannabis.
Fig.6 : Mélanose
tabagique : hyperpigmentation de la muqueuse gingivale, caries vestibulaires
caractéristiques, édentement important.
Fig.7 et 8 :
Leucoplasies inhomogènes à la face interne rétrocommissurale
de la joue : lésions blanches entourant une plage érythémateuse
Fig.9 : Face
interne de la joue et trigone rétromolaire :
leucoplasies inhomogènes.
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Summary: Drug-addiction
is the consequence of abusive consumption of drugs, toxic substances which
lead to physical or psychological dependence. Regular use of these drugs may
cause progressive physical or mental damages, infectious complications and
real oral and dental diseases. This paper is
about the effects of tobacco (licit drug) and marijuana (illicit drug) on the
human body and particularly the oral and dental manifestations. Key-words: Odontology,
substance abuse, tobacco, marijuana |