Conduite à tenir devant un cas

d’intrusion d’une incisive temporaire

 

Dr. RAMDI H.: Professeur assistante en pédodontie

Pr. CHHOUL H.: Professeur agrégé en pédodontie

Pr. AMEZIANE R.: Professeur de l’enseignement sup. en pédodontie

   Faculté de Médecine Dentaire de Rabat

  Université Mohammed V - Souissi

 

Introduction

Les traumatismes des dents temporaires constituent un motif de consultation en urgence par excellence en Odontologie Pédiatrique. En effet, l’enfant est souvent victime de chute quand il est en âge d’apprentissage de la marche et lorsqu’il commence à acquérir une certaine indépendance de mouvements. Malheureusement ces traumatismes sont souvent ignorés et mal pris en charge.

Dans notre propos, nous allons présenter une conduite à tenir face à une situation très fréquente : l’intrusion de l’incisive temporaire.

 

Présentation du cas clinique

T. Ismail, enfant âgé de 2 ans, a été adressé par le service des urgences pédiatriques de l’Hôpital d’Enfants de Rabat pour prise en charge après un traumatisme dentaire.

 

Interrogatoire

A l’interrogatoire des parents, nous avons essayé de reconstituer l’histoire du traumatisme ( où ? quand ? comment ? ). Il a été constaté que le petit patient a été victime d’une chute d’escalier qui date d’une semaine. Il a été emmené à l’hôpital dans l’heure qui a suivi le traumatisme. A la suite de cette consultation d’urgence, des antibiotiques et des anti-inflammatoires ont été prescrits et le patient adressé au service d’Odontologie Pédiatrique. Les parents ont rapporté que leur fils n’a pas perdu connaissance, qu’il n’a pas de problème de santé et qu’il est à jour concernant son calendrier vaccinal.

 

Examen clinique (fig. 1)

A l’examen exobuccal, nous avons constaté :

- une plaie en voie de cicatrisation au niveau de la lèvre supérieure, près de la commissure droite

- absence de fracture du massif facial

- amplitude et trajectoire de l’ouverture fermeture mandibulaire normale

A l’examen endobuccal, nous avons noté :

- la perte de la 52

- une différence de hauteur des bords libres de 51 et 61. La 51 est enfoncée dans l’alvéole et présente une mobilité diminuée

- absence de fracture alvéolaire après palpation de la région antérieure du maxillaire.

- absence de lésion traumatique au niveau des autres dents qui ont été examinées à la recherche de fracture, déplacement ou de mobilité.

 

Examen radiographique (fig.2)

La prise d’une radiographie rétro-alvéolaire a montré que :

- l’alvéole de la 51 est déshabité

- la 52 présente un espace desmodontal rétréci, la taille de la dent est réduite par rapport à la controlatérale : 61. Elle est au stade I et aucun trait de fracture radiculaire n’est visible.

 

Diagnostic

Il s’agit d’une expulsion ou d’une luxation totale de la 52 vu que l’alvéole est vide.

Une intrusion ou luxation avec ingression de la 51 avec déplacement vestibulaire de l’apex vu que la dent paraît raccourcie sur la radiographie rétro-alvéolaire.

 

Conduite à tenir d’urgence

L’enfant ayant été examiné une semaine après le trauma, son approche a été relativement facile. Les plaies ne saignent plus ni au niveau de la lèvre supérieure ni au niveau endobuccal.

L’enfant, ayant pris ses antibiotiques et anti-inflammatoires, nous avons jugé que l’inflammation et l’infection ont été contrôlées, nous n’avons donc fait aucune autre prescription ( patient à jour concernant le vaccin antitétanique).

La 51 étant intruse avec déplacement vestibulaire de l’apex, la dent est laissée en place puisqu’il n’y a aucun danger pour le germe de la dent permanente sous-jacente :11.

 

Suivi

Le patient a été convoqué après une semaine puis après 15 jours pour des contrôles cliniques et radiographiques. Au bout de 3 semaines nous avons constaté la rééruption spontanée de la 51 (fig. 3).

Le remplacement prothétique de la 52 a été prévu pour éviter la version des dents adjacentes et maintenir l’espace pour la dent successionnelle : 12, réduisant ainsi le risque de malposition des incisives permanentes.

 

Discussion

Dans notre pratique quotidienne, nous sommes souvent confrontés à des cas de luxation de dents temporaires notamment avec ingression. 

En effet, les luxations des dents temporaires sont plus fréquentes que les fractures dentaires en raison de la plasticité de l’os alvéolaire et la relative faiblesse du ligament alvéolo-dentaire, les structures radiculaires plus courtes (stade I d’édification radiculaire, stade III de résorption physiologique des racines), et enfin l’absence de réflexe d’amortissement avant l’âge de 2ans et demi (1, 4). 

 

Concernant l’intrusion des dents temporaires, l’extraction n’est pas systématique. La décision dépend du sens de déplacement de l’apex.

·         Si l’apex est forcé en vestibulaire ( à distance du germe ), la dent est conservée et un antibiotique et un anti-inflammatoire sont prescrits. Il faut attendre la rééruption de la dent avec un suivi rigoureux tant clinique que radiographique. La rééruption se fait dans un délai de 1 mois à 6 mois qui suivent le trauma. Cette rééruption est d’autant plus rapide si la dent est au stade I ( 1, 2, 7 ). La succion du pouce est un facteur qui peut retarder cette rééruption à cause de la pression digitale (3). Au-delà de 6 mois si la dent ne réapparaît pas, l’extraction est indiquée pour éviter l’ankylose ( 15 ). Si la dent temporaire s’ankylose, il se produit un arrêt de croissance de ses procès alvéolaires, elle reste figée dans sa position alors que la croissance alvéolaire se fait normalement de part et d’autre, la dent se retrouve alors en infraclusion. Ceci peut retarder la résorption physiologique de la racine et perturber l’éruption de la dent de remplacement.

Un suivi clinique et radiographique est nécessaire car la rééruption peut s’accompagner de phénomènes infectieux ou inflammatoires qui imposent l’extraction. 

·         Si l’apex est forcé en palatin, la fine couche d’os qui sépare la dent temporaire et le germe de la dent permanente peut être fracturée et mettre ainsi en danger le follicule de la dent successionnelle (fig. 4) (5). Il faut extraire la dent intruse de façon douce en la prenant par les faces proximales (6). 

Le sens de déplacement de l’apex est déterminé à partir de la radiographie rétro-alvéolaire. Une dent raccourcie sur la radiographie rétro-alvéolaire par rapport à la dent controlatérale est le signe d’un déplacement vestibulaire de l’apex, par contre une dent allongée témoigne d’un déplacement palatin l’apex (6). La prise d’une radiographie latérale est également intéressante car elle offre la troisième dimension qui manque à la radiographie rétro-alvéolaire (10) (fig. 5, fig. 6, fig. 7). Elle permet de déterminer la position de l’apex par rapport au germe sous-jacent et de déceler la présence d’une fracture de la table vestibulaire.

Dans les cas d’intrusion totale (la dent est entièrement enfouie), il faut poser le diagnostic différentiel avec l’expulsion grâce à la radiographie.

 

Conclusion

Les luxations avec intrusion sont fréquentes chez l’enfant en denture temporaire. Les dents intruses ne doivent pas être systématiquement extraites. La décision de conservation dépend essentiellement de la situation de l’apex de la dent luxée par rapport au germe sous-jacent.

 

BIBLIOGRAPHIE

 

1 - CAPRIOGLIO. D, FALCONI. P, VERNOLE. B.

Les traumatismes des dents antérieures en pédodontie.

Paris : Edition Masson, 1990.

 

2- CHARLAND. R, ABELARDO. L, CUDZINOWSKI. L, SALVAIL. P.

A propos des luxations des dents primaires.

Journal dentaire du Québec, 1996, vol. 33 : 251-254.

 

3- DIAB. M, ELBADRAWY .H.E.

Intrusion injuries of primary incisors. Part I : Review and management.

Quintessence International, 2000, vol 31, n° 5 : 327-334.

 

4- MALMGREN. B, MALMGREN. O.

Traumatismes et dentition.

Réalités cliniques, 1992, vol 3, n°4, 1992 : 429-439.

 

5- MIGRAINE. D.

Traumatisme des incisives temporaires : extraire ou ne pas extraire.

Journal d’odontostomatologie pédiatrique, 1994, vol 4, n° 3 : 17-24.

 

6 - NAULIN-IFI. C.

Traumatismes dentaires : du diagnostic au traitement

Paris; Edition CdP, 1994.

 

7- NAULIN-IFI. C

Gestes d’urgence en cas de traumatisme des dents temporaires.

Journal d’odontostomatologie pédiatrique, 1999, vol 9, n° 1 : 37-42.

 

 

8- SCHWARTZ. S.

La radiographie latérale en traumatologie odontologique pédiatrique.

Journal d’odontostomatologie pédiatrique, 1990,  vol 1, n° 1 : 25-36.

 

LISTE DES FIGURES

 

 

Fig. 1 : Plaie au niveau de la lèvre supérieure

            52 : absente, 51 : enfoncée dans l’alvéole

 

 

 

Fig. 2 : radiographie rétro-alvéolaire : absence de la 52, taille réduite de la 51

 

 

 

 

Fig. 3 : rééruption spontanée de la 52 après 3 semaines.

 

 

Fig. 4 : rapport de proximité entre l’apex de l’incisive temporaire

et le germe de l’incisive permanente de remplacement.

 

 

 

Fig. 5, Fig. 6, et Fig. 7 : radiographie latérale : un film occlusal est maintenu contre la joue par l’enfant

ou un parent, le cône est placé de profil en dirigeant le rayon vers la zone de l’apex, perpendiculairement au film.